Le système éducatif français : un modèle unifié conçu pour éduquer une nation homogène : le « french model » ne doit pas inspirer la Hongrie (interview de Nelly Guet par un media influent hongrois, février 2013)

Un système scolaire centralisé pour éduquer une nation homogène

1,5 million de salariés, une carrière à vie, des programmes unifiés établis par le Ministère, des classes chargées, un grand nombre d’heures de classe par jour, centrées sur la discipline enseignée, des méthodes d’enseignement frontal traditionnelles – telles sont les caractéristiques du système scolaire français, et les bases de l’évolution actuelle de notre système éducatif.

Je mène cette interview de Nelly Guet, spécialiste en éducation, qui a été chef d’établissement pendant 22 ans, en France, en Suisse et en Allemagne. Elle a été membre du bureau exécutif de l’ESHA pendant plusieurs années et est donc très informée des tendances et recommandations européennes. Je l’interroge sur les traditions françaises et les résultats de leur système scolaire.

– Le système scolaire hongrois évolue : l’employeur des enseignants du primaire et du secondaire ainsi que de la formation professionnelle est un établissement public énorme appelé Klebelsberg, alors que l’exploitation des bâtiments scolaires relève des autorités locales. Est-ce que cela ressemble au système français ?

– Oui, mais avant d’aborder les caractéristiques du système français, je tiens à souligner que, selon les recommandations européennes, l’autonomie de l’établissement scolaire est une exigence de base pour tous les Etats membres. Dans ce cadre, l’UE préconise un modèle de leadership scolaire qui s’appuie sur un partage des responsabilités et des emplois au sein de l’école. Mon expérience pendant 10 ans avec les chefs d’établissement de 32 pays européens et grâce à ICP, avec ceux du monde entier, m’a montré que nous avons partout besoin de changements pour répondre aux besoins du 21e siècle. C’est cette expérience qui me rend critique à l’égard de mon propre pays.

Dans le système français, il y a très peu d’autonomie pour l’établissement et très peu de leadership au sein de l’établissement. Nous avons un système très coûteux, car il y a des personnes chargées des mêmes questions à la fois au niveau du Ministère et des collectivités territoriales. Les professeurs français sont des fonctionnaires payés par le gouvernement central. Les enseignants des écoles privées, sont également payés par l’Etat, ne sont pas des fonctionnaires, mais ont aussi des contrats à vie. Une carrière dans l’enseignement signifie un emploi à vie, où la promotion est automatique, où ne sont requis ni développement personnel ni formation continue. Le financement des bâtiments scolaires est du ressort des autorités locales, les coûts de fonctionnement des établissements également.

Pour cette raison, cela constitue un véritable problème que les écoles primaires n’aient pas de directeur, seulement un enseignant chargé de coordination et que les chefs d’établissement du secondaire aient un rôle purement administratif. Comme ils ne sont pas dans une position de décideurs, ils ne peuvent ni recruter leurs enseignants, ni évaluer leur travail, ni avoir de réel impact sur le budget alloué par les autorités locales. Ils ont un rôle administratif dans la gestion du budget.

La France est la seule en Europe à recruter les enseignants avant qu’ils n’aient terminé leur formation. Titulaires d’un Master, les candidats au métier de professeur passent un concours, constitué d’une épreuve écrite et d’une épreuve orale. Ceux qui réussissent deviennent fonctionnaires stagiaires. Après une période de formation initiale de deux ans, dans le meilleur des cas, ils peuvent enseigner pendant des décennies sans réelle supervision. Il n’y a aucune obligation de formation continue. Il y a seulement une supervision sous la forme d’une heure d’inspection, environ tous les 7 ans, mais l’un de mes professeurs n’avaient pas vu un seul inspecteur pendant 24 ans. Je pense qu’environ 1/3 des enseignants sont bien préparés, compétents et très engagés, mais il s’agit d’une faible proportion. La plupart des enseignants n’ont aucune obligation de remettre en cause leurs pratiques professionnelles. Ils peuvent continuer à utiliser des méthodes traditionnelles, à enseigner ex cathedra, de manière frontale.

– Parmi les changements actuels, on note l’introduction de la journée entière d’école, l’augmentation du nombre de cours hebdomadaires pour les enseignants comme pour les élèves, l’obligation d’un cours d’éducation physique tous les jours, ainsi que la mise en place de cours de religion ou d’éthique. Pour les élèves français, le mercredi est un jour de congé.

– Aux méthodes d’enseignement traditionnelles s’ajoute pour les élèves un grand nombre d’heures de cours. Pour les enseignants, le service hebdomadaire est de 18 heures, mais certains collègues très impliqués passent jusqu’à 50 heures dans leurs établissements. Un élève de 6 ans a 24 heures de cours par semaine – actuellement de 4 jours -, un élève de 15 ans, entre 28 et 32 heures de cours sur 5 jours (selon le nouveau cadre pédagogique, 35 heures de cours en Hongrie).

En dehors du congé du mercredi dans les écoles primaires, nous avons 16 semaines de vacances scolaires par an. Lorsque j’étais enfant, il y a quelques décennies, je fréquentais une école publique, où le temps libre était rempli d’activités parascolaires organisées notamment par les églises, offrant la possibilité de faire des expériences de vie en groupe, de développer un sentiment de communauté, de faire des séjours à l’étranger. Mais maintenant, le système actuel maintient les églises à distance car la religion est devenue un sujet sensible, ce qui ôte beaucoup d’opportunités. C’est donc un énorme problème pour les parents qui travaillent, d’organiser ces longues périodes de vacances. Depuis 1905, la laïcité, la séparation de la religion et de l’Etat sont un élément du système. En réponse aux problèmes causés par la violence à l’école, et afin de développer la citoyenneté, le nouveau gouvernement veut introduire des cours de morale laïque, mais l’éthique ne peut pas être enseignée dans une salle de classe. Nous aurions besoin d’un cadre pédagogique non traditionnel pour développer ces compétences sociales et civiques.

Comme je l’ai mentionné précédemment, le cadre pédagogique de l’école française est la salle de classe traditionnelle, avec un emploi du temps fixe, préétabli. Les expériences européennes montrent qu’un enseignement organisé de manière plus souple avec un emploi du temps flexible (qui pourrait tenir compte des variations climatiques) est beaucoup plus productif. Dans les pays où la journée scolaire se compose d’une variété d’activités, où l’élève détient l’initiative, l’enseignement est plus efficace. De plus, une grande variété d’activités peut inclure de l’exercice physique. Dans la plupart des écoles (et les écoles hongroises que j’ai visitées ces dernières années ne sont pas très différentes des nôtres) l’architecture ne convient pas à ces activités en « open space », toutefois, suffisamment d’activités pourraient prendre place en salle de classe, à condition de varier les méthodes utilisées.

Nous devons changer d’angle de vue si nous voulons, non pas discipliner les enfants, mais améliorer la capacité de chacun à réussir sa vie.

– Comment évaluez-vous les performances des élèves à l’école?

– Il est caractéristique des écoles françaises d’avoir des notes en guise d’évaluation. Nous n’évaluons pas les progrès en matière de développement personnel des élèves, n’explorons pas leurs capacités personnelles en vue de les développer. Nous donnons des notes et donc, le but devient, non pas de progresser sur un plan personnel, mais d’obtenir de bonnes notes. Attribuer des notes, c’est demeurer sur le plan du sujet traité, une démarche totalement inadaptée, si l’on veut mesurer les compétences acquises.

Le système scolaire ne tient pas compte des « soft skills », que l’on acquiert surtout par l’apprentissage non formel et informel, qui seront pourtant indispensables, plus tard, pour réussir dans son travail : la capacité de communiquer, de travailler en équipe, de prendre des décisions, de savoir s’organiser et d’avoir confiance en soi.

Il est de coutume, à la fois en classe et dans la formation des enseignants, de faire des contrôles écrits. Même les concours des personnels de direction comportent une épreuve écrite déterminante: les meilleurs à l’écrit seront recrutés.

– Quelles sont les origines du système actuel et pourquoi ne pas le changer?

– Le système a été mis en place dans les années 1880, lorsque le rôle le plus important du système scolaire était de construire une nation. L’objectif était de faire en sorte que, dans chaque coin du pays, les mêmes contenus soient enseignés de la même manière, afin que les Corses et les Bretons aient la même formation que les Parisiens : des programmes unifiés et centralisés. La loi de 1905, concernant la séparation des Églises et de l’État, qui établit et définit la laïcité est également un enjeu important. Cela a abouti à la formation d’une élite qui est absolument homogène, ayant fait à l’école les mêmes expériences. Un groupe restreint formé des anciens étudiants de nos «meilleures» écoles publiques fournit à la France ses politiciens, ses top-managers, chefs d’entreprise de haut niveau. Ce n’est pas l’intérêt des classes moyennes de changer le système, elles ne tiennent pas à changer l’école actuelle en quête « d’homogénéisation » tant qu’elles n’ont pas besoin de faire face à la violence à l’école et plus tard au chômage de leurs propres enfants.

Une autre explication de notre incapacité à modifier le système est la toute puissance des syndicats enseignants, qui propagent une idée du métier, restée la même au fil des ans. Bien que seulement environ 12% des enseignants soient syndiqués – 5% dans les écoles privées -, les grèves et autres formes de protestation rendent les changements pratiquement impossibles.

Tous les ministres essaient de réformer, mais ils n’y parviennent généralement pas. Depuis 1999, avec quelques collègues français, nous avons rencontré tous les ministres de l’Éducation ou leurs Cabinets, et essayé d’influencer leurs décisions. Nous étions assez satisfaits, lorsque le ministre au pouvoir en 2005 a fait voter une loi, d’inspiration européenne. Le gouvernement socialiste actuel, plus proche des syndicats, pourrait remettre en question cette évolution. Le gouvernement Sárközy avait prévu de donner la possibilité aux chefs d’établissement d’évaluer les enseignants de leur établissement or l’une des premières décisions prises par les socialistes a été de la supprimer. Chaque ministre de l’éducation introduit une nouvelle loi, ce qui est idiot, puis comme on le voit actuellement, les débats durent des mois, dans le but de remplacer la loi d’orientation conforme aux

recommandations européennes par une loi de «refondation» qui, espérons-le, ne signifie pas revenir au passé!

– Selon les recommandations de l’UE, le développement des 8 compétences clés est nécessaire pour maintenir la compétitivité de l’Europe, et le succès des systèmes scolaires est mesuré non seulement par des données statistiques, mais aussi par la mesure de ces compétences. Comment le système français a inclus le développement de ces compétences dans ses programmes?

– Les compétences font officiellement partie des instructions officielles depuis 2007, mais 4 compétences- clé sur 8 sont transversales et nécessitent un travail en commun des professeurs des différentes disciplines. Dans le système français, les enseignants sont formés dans une seule discipline, l’accent est mis sur la discipline enseignée. Ainsi, les enseignants ne sont pas vraiment formés pour développer ces compétences. Les programmes officiels français négligent probablement la plus importante des 8, «apprendre à apprendre», la compétence indispensable pour la formation tout au long de la vie… C’est un trait caractéristique de l’ensemble du système qui est censé individualiser mais n’est pas en mesure de « personnaliser». Lors de l’élaboration des programmes, on tient compte de l’ «élève moyen». Un jeune collègue et ami, André de Peretti, âgé de 96 ans, fait remarquer que si cet élève existait, il serait exposé à Sèvres, au Bureau International des Poids et Mesures. Etant donné qu’un tel élève n’existe pas, nous ne pouvons pas le voir à cet endroit!

Une autre compétence- clé, intitulée « esprit d’initiative et d’entrepreneuriat» est devenue en français : « initiative et autonomie », le terme d’«entrepreneuriat» est tabou. Pour être en mesure de rendre l’école adaptée à des élèves différents les uns des autres, nous avons besoin de chefs d’établissement professionnels, qui aient une vision stratégique. Or il y a trois manières de diriger un établissement : le gestionnaire administre (doing things), le manager « organise » (doing things right) le leader décide de ce qu’il faut faire (doing the right things). Les élèves et les parents ont besoin du troisième type de direction d’établissement : un leader, choisi de façon professionnelle, en raison de sa capacité à motiver les enseignants et les élèves à devenir encore plus performants, de son aptitude à développer une éthique de la formation tout au long de la vie.

– Quels sont les résultats statistiques du système scolaire français?

– La présence d’un système scolaire uniforme, non personnalisé, explique le taux élevé du décrochage scolaire : 150.000 élèves par an (environ 13%) quittent l’école à l’âge de 16 ans sans aucune qualification (La Hongrie s’est fixé l’objectif de 10% d’ici à 2020, selon les dernières statistiques officielles il était de 11% en 2011) Un autre objectif de l’UE est le taux d’accès de 50% à l’enseignement supérieur (maîtrise). Il était de 27% en France en 2010 (en Hongrie, le taux est passé en 2011 de 25% à 35% en 10 ans). Un troisième critère européen que les élèves français ne remplissent pas, correspond à la connaissance des mathématiques, des sciences, de la technologie et des TIC , ce qui explique que nous ayons très peu d’ingénieurs et de techniciens. Nos meilleurs étudiants ont la possibilité d’aller à l’étranger – leurs familles peuvent payer -, et ne restent pas en France, mais d’autres manquent de compétences en langues étrangères. Le sort des personnes est décidé très tôt : c’est un impératif social d’atteindre votre sommet à l’âge de 22 ans. Or le monde ne marche plus comme ça, nous avons à apprendre et à nous développer jusqu’à la fin de notre vie.

– Alerteducation, votre société de conseil est sollicitée en Europe sur des problématiques éducatives importantes. Quel conseil donneriez-vous aux responsables hongrois des politiques éducatives et à leurs partenaires, en tant qu’expert européen de l’éducation et femme politique?

– A vrai dire, je ne comprends pas vraiment pourquoi l’accent a été mis sur la centralisation. Vous avez récemment décidé d’adhérer à l’UE, une structure démocratique qui fait la promotion de la démocratie. On ne peut éduquer les citoyens à la démocratie que dans une école démocratique, où les décisions sont prises en collaboration avec les étudiants et les parents, qui peuvent compter sur le soutien de professionnels bien préparés, formés aux ressources humaines, aux finances, à la mise en place d’une éthique à l’école et de programmes scolaires adaptés, et enfin à l’évaluation. Si vous ajoutez, les TICE et la capacité de développer des relations avec le monde de l’entreprise et des partenaires internationaux, alors vous pouvez dire que c’est un grand défi!

Les métiers de l’enseignement, comme toutes les autres professions, l’ingénierie, la médecine, etc. seront tous plus exigeants au 21e siècle. Nous avons besoin des meilleurs éducateurs et pour promouvoir l’innovation, nous devons tous prendre des risques. Il est inutile de regarder dans le rétroviseur: le « benchmark »est quelque chose d’utile, qui commence par l’identification de ses propres problèmes et se poursuit par l’apprentissage auprès des meilleurs.

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